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L’achat d’un chalet au Québec, de plus en plus difficile pour la classe moyenne

Au moment d’acquérir un chalet, nombre d’acheteurs se font exigeants, voire pointilleux. Cependant, le nombre de chalets a diminué au fil des ans et leur prix de vente a augmenté, surtout au bord de lacs. Incursion dans le marché des résidences secondaires au Québec.

Un texte d’Anne Marie Lecomte

Lacs ronds, longs ou encore en forme de coeur : Pierre Perron en a répertorié de toutes sortes pour ses clients en 15 ans. « Certaines personnes veulent les couchers de soleil et d’autres les levers, pour la baignade du matin, décrit ce courtier d’Immeubles Mont-Tremblant. Certaines exigent un quai pour plonger; d’autres au contraire veulent un accès graduel à l’eau. »

Pierre Perron a même déjà cherché une île en forme de coeur qu’un client avait repérée sur Google Earth! Et il a enfilé son maillot pour un autre qui s’enquérait du lit d’un lac; solide ou vaseux?

Un domaine orienté franc ouest, planté sur un terrain plat et clos par une plage de sable : tel est le souhait de la plupart des villégiateurs. Toutefois, la réalité les oblige souvent à réduire leurs attentes parce qu’il y a moins de chalets qu’auparavant au Québec et que leur prix se serait apprécié de 50 % depuis 10 ans, selon les estimations de courtiers de Royal LePage.

Plutôt que d’avoir une plage, beaucoup se contentent donc d’un « droit de passage » au lac, option moins coûteuse qui permet de se baigner, mais pas de pique-niquer sur la rive ou d’amarrer une embarcation à un quai.

Il faut éduquer les gens pour qu’ils sachent ce qu’ils achètent.

Christian Longpré, dirigeant-propriétaire de Royal LePage Au Sommet, à Magog

Le prix médian des propriétés s’est accru de 40 % en Estrie depuis 2007, évalue Christian Longpré, dirigeant-propriétaire de Royal LePage Au Sommet, à Magog. « Ce n’est plus pour tout le monde », dit-il. Il n’est pas rare qu’un acheteur se rabatte sur une maison « ordinaire », dont la valeur tient tout entière dans sa localisation au bord de l’eau. Ou qu’il opte pour une demeure plus spacieuse, plus loin du lac.

Des lacs plus populaires que d’autres

Sur une étendue d'eau, une fillette apprend à faire du ski nautique en se tenant à une barre de métal.

Les jeunes familles préfèrent acheter une résidence secondaire aux abords de lacs où les embarcations motorisées sont permises. Photo : iStock/Deuelpics

Dans les Hautes-Laurentides, il est possible de dénicher des chalets avec deux ou trois chambres sur des terrains qui font au plus 200 pieds de large au bord d’un lac, assure Pierre Perron. Et ce, « dans une fourchette de prix » très convoitée de 200 000 $ à 275 000 $. Ce ne sont pas des résidences haut de gamme, précise-t-il.

Ces trouvailles sont toutefois rarement au bord de lacs « de qualité », précise le courtier, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas envahis par le myriophylle à épi ou les algues bleues. Et elles sont rares également au bord de beaux grands lacs où les embarcations à moteur sont permises. Là, c’est plus cher : aux lacs Nominingue, Labelle ou encore des Écorces, près de Barkmere, il n’y a rien en deça de 350 000 $. « Sauf, peut-être, des chalets ayant besoin de beaucoup d’amour, c’est-à-dire de rénovations », dit M. Perron.

Selon le courtier, les jeunes familles, désireuses d’initier leur progéniture au ski nautique, optent pour des lacs navigables. La clientèle plus âgée préfère les plans d’eau plus calmes.

Les membres de la génération X (36 à 51 ans) constituent 59 % des acheteurs de résidences récréatives au Canada, d’après un sondage mené le printemps dernier pour Royal LePage. Dans une proportion de 67,5 %, ces acheteurs veulent une propriété située à moins de deux heures de route de leur résidence principale et presque la moitié d’entre eux envisagent d’y couler une vie heureuse de retraité.

Papa vend son chalet

Un grand héron se tient sur un quai en bois installé dans un lac du Québec, avec une forêt en fond de scène.

Un grand héron posé sur un quai dans un lac du Québec  Photo : Daniel Gingras

Quant aux retraités vivant déjà au bord de lacs, ils vieillissent… et songent à vendre. Les enfants ne prennent plus autant qu’avant la relève de leurs parents; même le bouche à oreille ne suffit plus pour trouver un acheteur. Afin de « renouveler la population sur le lac » et de joindre un plus vaste bassin d’intéressés, « il faut mettre la propriété sur le marché avec des courtiers », explique Pierre Perron.

La Fédération des chambres immobilières du Québec (FCIQ) estime que 3921 propriétés de villégiature ont été vendues en 2017 (d’après les données de Centris, basées sur des villes sélectionnées dans six régions).

La FCIQ parle :

  • d’une hausse de 5 % par rapport à 2016;
  • d’une quatrième augmentation annuelle consécutive;
  • et d’un nouveau record de vente au chapitre des résidences secondaires.

Les marchés immobiliers de la Capitale-Nationale, des Laurentides et de l’Estrie ont enregistré des records de vente de propriétés récréatives en 2017.

Toujours l’an dernier, 14 % des 3921 propriétés de villégiature vendues au Québec étaient des copropriétés, selon les données de Centris.

Un actif tangible pour quelques semaines seulement

Deux projets immobiliers à proximité des pentes de ski à Mont-Tremblant offrent ce qu’on appelle des propriétés fractionnées. À ne pas confondre avec les multipropriétés en temps partagé (time sharing), par lesquelles « on achète du temps, de l’air », dit Pierre Perron.

Dans le cas des propriétés fractionnées, on est copropriétaire du bâtiment en tant que tel, mais on ne peut pas l’utiliser à l’année longue.

Le calendrier d’occupation de ces « condos-hôtels » est établi des années à l’avance : « Tous les quatre ans, vous êtes assuré de disposer de votre unité pendant le temps des Fêtes », explique le courtier d’Immeubles Mont-Tremblant. Cette rotation assure l’équité entre les copropriétaires et leur permet de louer leur condo dans des périodes plus en demande, comme les Fêtes justement.

Autre possibilité : partager à plusieurs propriétaires plages, piscines, terrains de tennis et chemins privés. C’est ce que permet un ensemble de villas érigé à Magog dans les années 1980. « S’ils veulent un quai, ils paient plus », explique Christian Longpré.

Dolce vita plutôt que frénésie urbaine

D’ici cinq ans, la demande pour les propriétés de villégiature ira croissant parce que de plus en plus de jeunes songent à louer en ville et à acheter en région, pressent Pierre Perron. « Cette tendance apparaît dans mes échanges avec les parents de jeunes enfants », dit-il.

En effet, tous ne peuvent pas rembourser deux prêts hypothécaires, fait valoir le courtier. Ne pouvant bouder la ville où ils travaillent ou étudient, ces citadins veulent le meilleur des deux mondes. D’ailleurs, dans le sondage commandé par Royal LePage, 84 % des répondants disent vouloir « le mode de vie associé » au chalet. Autrement dit, plein air et dolce vita…

Les retraités aussi « réduisent leur présence en ville et optimisent leur chalet », explique Steve Lafave, qui dirige le bureau de courtage de Engel & Völkers à Tremblant. Sans « virer le marché à l’envers », ce phénomène est courant, d’autant plus que la technologie permet aux gens de travailler à distance.

Lac Tremblant : rien sous la barre des 3 millions

La luxueuse demeure de l'ex-hockeyeur Mario Lemieux devant un coucher de soleil.

Le château de l’ex-hockeyeur Mario Lemieux, situé à Mont-Tremblant, a été mis en vente récemment pour 22 millions de dollars.  Photo : facebook.com/EngelVolkersMontrealQuebec/

Une partie de la clientèle d’Engel & Völkers se trouve à l’international. Dans le marché québécois des propriétés récréatives, les acheteurs étrangers représentent une frange de 5 à 10 %, selon Royal LePage.

Ces gens d’ailleurs séjournent seulement quelques semaines par année à leur maison de campagne, dit M. Lafave. Dans leur cas, l’adage voulant que, pour avoir une résidence secondaire, il faille avoir les moyens de ne pas y aller, se confirme. Leur achat ne les prend pas à la gorge.

C’est d’autant plus notable qu’au bord du prestigieux lac Tremblant, « il n’y a rien en bas de trois millions de dollars », dit Steve Lafave.

À noter toutefois que les richissimes aussi font des compromis.

Mario Lemieux, par exemple : l’ex-joueur de hockey professionnel et propriétaire des Penguins de Pittsburgh s’est fait ériger à flanc de montagne un domaine de 17 000 pieds carrés. Il ne dispose « que » d’un accès (notarié) au lac Tremblant. Et en passant, son domaine est à vendre pour 21 999 066 $. Le « 66 » étant le numéro qu’arborait son chandail…

 

Source: ici.radio-canada.ca, publié le 07 septembre 2018